ACTA – Agir Contre la Torture des Animaux

S’informer sur l’expérimentation animale (1/2)

Rick Bogle (2017) a documenté les efforts de l’Université de Wisconsin-Madison pour empêcher le public de savoir ce qui se passait dans ses laboratoires d’expérimentation animale. En 2006, Eric Sandgren, de l’Université de Wisconsin-Madison, affirmait que « la transparence est là, l’université fait des communiqués de presse et tout ça, mais on ne peut pas permettre aux gens de venir se balader dans les labos, cela perturberait les animaux et présenterait des risques sanitaires ». En 2009, l’Université a refusé de fournir à PETA les images des expériences sur les chats réalisées dans le laboratoire de Tom Yin – après 3 ans de batailles judiciaires, PETA a eu gain de cause et a pu révéler les images de Double Trouble, qui ont circulé partout dans le monde. En 2015, William Barker écrivait dans un message électronique, que les établissements de recherche animale ne devraient pas être soumis aux lois sur l’accès public à l’information, parce que les personnes opposées à ces recherches pourraient en abuser.

L’ouvrage de Bogle est un travail considérable, le plus fourni sur ce sujet, qui n’a d’équivalent aujourd’hui en France que l’ouvrage écrit par Audrey Jougla (2015) après son infiltration prolongée du milieu de l’expérimentation animale. Mais comme a pu le constater Aude Favre (2015) quand elle a tenté de contacter les représentant·es de Lilly, AstraZeneca, GSK et Pfizer (laboratoires qui s’engageaient à communiquer à propos de leurs expérimentations sur les animaux), la « transparence » semble être un mot-clé des services de communication plutôt qu’un engagement de sincérité avec le public. Aujourd’hui, à quoi le public a-t-il accès en France ?

1. Sur Internet

En termes d’images, le public peut consulter les campagnes des associations anti-expérimentation animale – récemment en France, on peut mentionner les images des singes de Niederhausbergen par Code Animal en 2015, et les campagnes d’Animal Testing : chiens du Téléthon en 2016, singes et souris dans les laboratoires parisiens en 2017, chats en 2019, animaux transportés par Air France en 2020. Mais le milieu de l’expérimentation animale a tendance à réagir en disant que ces images sont décontextualisées et en détournant l’attention du public pour ramener la question vers les bénéfices potentiels imaginés pour les recherches.

Le public peut également consulter les images fournies par les laboratoires : le « Lab Animal Tour » anglais ou les sites Internet des géants de l’expérimentation animale, par exemple. Mais Audrey Jougla (2015), présidente de l’association Animal Testing, remarque que ces images répondent plus à des critères de communication visuelle qu’à une transparence sur les pratiques :

« Il suffit de naviguer sur le site Internet de Pfizer, l’un des géants de l’industrie pharmaceutique […]. Des mots comme ‘recherche’, ‘responsabilité’, ‘santé et bien-être’ défilent en boucle sur la page du site. Aucune trace d’animaux, bien sûr… Cette mise en scène marketing me semble la meilleure preuve que la transparence des laboratoires n’existe pas. […] Outre son nom qui parait vouloir exagérément rassurer le grand public, SAFE (Scientifique Animal Food & Engineering) utilise sur son site Internet des visuels sans aucun rapport avec l’expérimentation animale mais bien plus avec le bonheur, les vacances, la famille, la nature sauvage, la liberté, le plein air. Quelques éprouvettes aux couleurs acidulées côtoient des épis de blé, un bébé blanc aux yeux bleus, un enfant euphorique, et les mains gantées et aseptisées d’un chercheur.
Cette imagerie me faisait presque peur : telle une propagande, je voyais dans les illustrations et le discours de SAFE une imposture. C’était avant de découvrir l’univers de Braintree Scientific Inc, où de petites souris tout droit sorties de livres pour enfants font elles-mêmes du shopping sur le site. Curieux mélange des genres. »

La communication des fournisseurs, bien qu’elle soit spécialisée pour être adressée aux personnes pratiquant l’expérimentation animale, est parfois plus parlante. Sur le site web de Charles Rivers, on peut explorer les souches d’animaux en les filtrant pour ne voir que les transgéniques, que les immunodéficients, etc. Sur le site web d’Imetronic (entreprise de matériel pour l’expérimentation animale, fondée par l’Université de Bordeaux), on peut voir des images, et même une vidéo, des boites d’auto-administration de cocaïne et de nicotine pour les rongeurs. Sur le site web de MedicalExpo, « le salon online de l’équipement médical », on peut voir à quoi ressemblent les équipements utilisés pour les expériences d’inhalation (de fumée de cigarette ou de gaz divers). En s’inscrivant à la liste de diffusion des MMRRC, on reçoit régulièrement des messages électroniques prévenant que des souches vont être retirées de la vente (tuées, donc) et ne seront plus disponibles qu’en tant que tissus cryopréservés. Au-delà de la communication des fournisseurs, le site Infogreffe permet de consulter les statuts, procès-verbaux d’assemblées générales et comptes annuels des entreprises privées (fournisseurs ou laboratoires). Mais l’accès à ces documents est payant, et tous les documents ne sont pas forcément disponibles.

Imetronic
Système d'auto-administration de drogues pour les rats
MedicalExpo
Chambre d'inhalation
Charles Rivers
Exemple de souche consanguine immunodéficiente

Il est également possible de consulter les publications scientifiques qui résultent des expériences. Malheureusement, au début du 20e siècle, la volonté de contrecarrer les mouvements antivivisection a donné lieu à des recommandations de censure et de modifications d’articles scientifiques afin d’éviter que les informations sur les animaux et les procédures ne soient trop compréhensibles par le public (Lederer 1992). Cela concernait les images, mais aussi les textes. Birke, Arluke & Michael (2007) ont constaté ce même phénomène tout le long du 20e siècle, et il est encore valable aujourd’hui : les procédures sont représentées par des schémas pratiques qui sont parfois explicitement mensongers quant à la situation des animaux : une publication bordelaise en 2017 montrait par exemple le dessin d’un singe accroupi en train de répondre à des énigmes sur un tableau numérique à terre, pour une procédure utilisant des « chaises » (typiquement, pour ces expériences, il s’agit de chaises qui permettent de restreindre les mouvements des animaux, équipées pour leur délivrer une goutte d’eau dans la bouche à chaque bonne réponse, les animaux ayant été privés d’eau avant l’expérience). De plus, même si les articles contenaient des informations claires et des images représentatives des expériences qui sont réalisées, l’accès aux articles par le grand public est compliqué. Malgré les efforts des chercheurs et chercheuses pour aller vers des revues en libre accès, à moins d’être assez riche pour se permettre de souscrire à toutes les revues concernées, le grand public est très limité par le cadre légal pour avoir accès à autre chose que les résumés de nombreux articles (disponibles sur la base de données PubMed). Le site web illégal Sci-Hub, mis en place en 2011 par une étudiante kazakhe, permet un accès libre à la plupart des articles scientifiques grâce à leur identifiant numérique (DOI), mais son accès est restreint en France par les fournisseurs d’accès depuis mars 2019, ce qui oblige l’utilisation d’un réseau privé virtuel (VPN) pour y accéder.

Illustration d'une procédure utilisant une chaise de restriction pour primates
(Institut des Maladies Neurodégénératives de l'Université de Bordeaux)
N3CRS - Exemple de chaise de restriction pour primates

La réponse de l’Union Européenne à ce manque d’informations accessibles au grand public est la publication des « résumés non-techniques » des projets acceptés pour l’expérimentation animale dans les pays de l’Union. D’après Understanding Animal Research, un résumé non-technique est censé décrire le projet de recherches, en mentionner les objectifs, les coûts (pour les animaux) et les bénéfices (espérés, généralement pour les humain·es), le nombre d’animaux utilisés et leurs espèces, ainsi que « des preuves que le programme a pris en compte les 3Rs et les respecte ». Les 3Rs sont le Remplacement (par des méthodes non-animales ou ex vivo), la Réduction (du nombre d’animaux utilisés) et le Raffinement (des techniques utilisés, pour réduire les souffrances infligées). En juin 2020, les résumés non-techniques disponibles en ligne concernant les expériences acceptées entre 2013 et 2017. Ils sont regroupés dans des fichiers PDF sans indexation, sans indication des établissements concernés et des suites données aux recherches, parfois sans mention du nombre d’animaux utilisés ni même de l’espèce. La mention des 3Rs y est souvent stéréotypée – la plupart des résumés mentionnant que les 3Rs ont été pris en compte (sans aucun détail sur la manière de cette prise en compte). La page du Ministère qui y est dédiée n’a pas été mise à jour depuis juillet 2018. Sans être idéaux pour autant, les résumés non-techniques produits, par exemple, par l’Angleterre ou la Belgique ont un titre et respectent une grille de questions, qui permet une lecture plus claire, notamment en motivant les indications spécifiques relatives aux espèces, au nombre d’animaux et à chacun des 3Rs. Il en est de même aux Pays-Bas, la page web dédiée classant même les résumés non-techniques par type de recherche et proposant un moteur de recherche pour chaque catégorie. Quant à l’Allemagne, la base de données AnimalTestInfo y a été mise à jour en avril 2020, et permet une recherche, au sein des résumés non-techniques, par mots-clés, espèce animale et types de recherches. Il semble être prévu qu’à partir de 2021, la publication des résumés non-techniques soit faite de manière centralisée dans l’Union Européenne, dans les 6 mois suivant l’autorisation de chaque projet. Reste à savoir si la manière dont seront présentés les résumés pour la France sera plus lisible que le modèle actuel.

L’Union Européenne prévoit également la publication des statistiques sur l’utilisation des animaux à des fins scientifiques – le Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation publie donc chaque année une nouvelle enquête statistique sur l’utilisation des vertébrés et des céphalopodes. Ces enquêtes n’incluent donc pas les invertébrés, ni les animaux d’élevage de souches transgéniques, ni encore les animaux tués pour récupérer leurs tissus ou leurs organes [*]. Elles sont cependant utiles, notamment pour constater qu’entre 2015 et 2018, le nombre d’animaux déclarés n’a pas diminué, stagnant à presque 2 millions par an, tandis que le nombre de primates a légèrement augmenté (passant de 3162 à 3746, puis à 3510) et que la proportion d’expériences « sévères » (c’est-à-dire générant des douleurs et/ou une anxiété profondes et durables) a quasiment doublé, passant de 10% à 19%. Il semble être prévu que la Commission Européenne, à partir de 2023, mette en place une base de données indexée en ligne. Ces données sont importantes et intéressantes, bien que le détail des calculs et les règles qui régissent les déclarations ne soient pas nécessairement compréhensibles pour le public. Par exemple, les données émanant de l’Institut de Recherches Biomédicales de l’Armée pourraient ne pas être incluses dans ce rapport (le 9 avril 2020, Arnaud Bazin, sénateur LR, a émis une question demandant la raison de cette omission et la date à laquelle il serait possible de consulter les données statistiques concernant les animaux utilisés par l’armée à des fins scientifiques).

[*] EDIT (26/06/2020) – Depuis le décret du 17/03/2020, qui présente par ailleurs plusieurs problèmes dénoncés par One Voice, les invertébrés et les embryons de vertébrés ovipares sont concernés par les articles sur la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques. Reste à savoir s’ils seront donc comptabilités dans les statistiques annuelles.

Infographie de "Fight for Monkeys" à partir des statistiques françaises 2018.

Qu’en est-il des communiqués des responsables de l’expérimentation animale ? Après la controverse en 2017 autour de l’élevage et de l’utilisation de chiens myopathes par l’AFM/Téléthon pour étudier cette maladie, « 400 chercheurs » ont signé une tribune intitulée « Assez de caricatures sur l’expérimentation animale ». Cette tribune rappelle des faits peu connus sur la réglementation en vigueur concernant l’expérimentation animale, sans mentionner les aspects de la réglementation qui jetteraient un éclairage moins favorable sur ces pratiques. Il faut dire que les documents réglementaires ne sont pas vraiment une lecture digeste pour le grand public. Dans la tribune, les seuls animaux mentionnés sont « une mouche drosophile, un ver, un poisson ou une souris » (aucune mention des chiens du Téléthon, ni des chats et des primates d’ailleurs, certes beaucoup moins nombreux à être utilisés pour la recherche, mais aussi beaucoup plus attachants pour le public). Et alors que la tribune parle des comités d’éthique et des 3Rs, elle oublie de mentionner que les expériences sur les invertébrés (la mouche drosophile et le ver) et sur les embryons d’ovipares (le poisson), notamment, n’ont pas d’obligation d’être acceptées par un comité d’éthique – les pratiques concernant ces animaux ne sont donc soumises à aucun autre contrôle que la conscience des personnes qui les utilisent. Peu étonnant, puisque la tribune est signée par le Gircor, « groupe interprofessionnel de réflexion et de communication sur la recherche » sur le site web duquel on trouve un ensemble d’affirmations non sourcées (ou très peu sourcées) sur les bienfaits de l’expérimentation animale. Actuellement, le Gircor est présidé par le CNRS (institution publique) et réunit les établissements publics et privés pratiquant l’expérimentation animale. L’objet de sa création : la promotion et la défense « de la recherche biologique [et] des intérêts de ses adhérents » (JOAFE 1991).

Comment s’attend-t-on alors à ce que le public s’y retrouve, dans cet amas d’écrits et d’images contradictoires, qui se font la guerre ?

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