ACTA Gironde – Antispécisme, Véganisme et Droits des Animaux

Pourquoi l’Ifce refuse-t-il de fournir certaines données sur la mortalité des chevaux et des juments ?

[Ce billet a été mis à jour le 20/01/2020 – la mise à jour est indiquée en rouge dans le texte.]

On entend souvent dire que la vie sauvage est cruelle, et que la domestication (qu’il s’agisse de la captivité des animaux tels que les grands fauves et les éléphantes ou de l’exploitation des chevaux et des juments) est une bonne chose pour les animaux, notamment parce qu’on leur donne de cette manière une longue vie, plus confortable, non soumise aux aléas de la vie sauvage.

En ce qui concerne les équidés sauvages, bien qu’ils ne soient pas particulièrement concernés par la prédation (Roche/Ifce 2020), ils semblent ne vivre en moyenne que 7-8 ans en liberté, notamment suite à des blessures (Roche/Ifce 2019). Qu’en est-il des populations domestiquées ? C’est bien là le souci : nulle part on ne trouve de chiffres exhaustifs et vérifiables sur la mortalité et la longévité des chevaux et des juments domestiquées, que ce soit dans l’ensemble ou par secteur d’exploitation. Il faut dire que les morts ne sont pas toujours déclarées à l’Institut français du cheval et de l’équitation (Ifce), qui entretient le Système d’Informations Relatif aux Équidés (SIRE). Le SIRE contient pourtant des données sur la mortalité des chevaux et des juments qui y sont déclaré·es, mais comme j’ai pu le constater cette année, l’Ifce est réticent à communiquer ces données.

Le 30 avril, j’ai adressé à l’Ifce une demande concernant les données de mortalité et de longévité des chevaux et juments domestiqué·es en France. Après de longs échanges, j’ai pu obtenir début juin une partie des données de mortalité recensées par la base de données SIRE pour les dix dernières années, que voici :

De 2012 à 2019, entre 29 000 à 36 000 chevaux et juments par an sont représenté·es dans ces données. Avant 2012, iels sont beaucoup moins nombreux/ses (14 000 à 24 000 par an). Les données 2020 ne représentent que la moitié de l’année, dont la période de confinement, et ne sont donc probablement pas particulièrement révélatrices de quoi que ce soit.

Ces données étant lacunaires et le système de collecte n’étant pas clair, il est difficile de les interpréter. De plus, avoir une moyenne de longévité de 30 ans sur une période où 65 à 80 % des animaux sont morts avant d’avoir 20 ans indique une répartition inégale des morts, la moyenne étant probablement tirée vers le haut par quelques individus morts très vieux. On voit d’ailleurs dans un document produit en juillet 2019 par l’Ifce que les courbes de survie donnent une répartition différente selon le type d’équidé, mais que quel que soit l’équidé, la survie au-delà de 30 ans est rare.

Demandant à avoir accès à l’écart-type, mais surtout à la médiane, aux quartiles et aux valeurs extrêmes des données (tout cela étant bien plus parlant qu’une simple moyenne ou que des tranches d’âge larges et définies arbitrairement), on m’a répondu le 5 juin que ces données ne seraient pas fournies car « nous prenons toujours énormément de précautions dans les informations que nous transmettons afin qu’il n’y ait pas d’interprétation erronée de celles-ci », dans la mesure où les données de mortalité disponibles sont non-exhaustives et où « nous aboutirions à des conclusions statistiquement peu probantes ». On peut se demander en quoi la moyenne et les nombres de morts par tranche d’âge ne poseraient pas ce problème, si ce n’est que la moyenne seule ne révèle jamais grand-chose d’une distribution, et que le choix des tranches d’âge par l’Ifce lui-même permettrait de contrôler les interprétations possibles des données. 

J’ai donc saisi, le jour même, la Commission d’Accès aux Documents Administratifs (CADA), afin de demander si, légalement, l’Ifce était en mesure de refuser au public l’accès à ces informations. La CADA a rendu son avis le 10 septembre, jugeant que « si pour s’opposer à la communication des informations demandées, l’Ifce fait valoir qu’il ne détient que des données parcellaires et lacunaires, cette circonstance ne saurait faire obstacle à la communication des informations dont il est en possession ». Le 8 octobre, l’Ifce ne souhaitait toujours pas me fournir les données demandées, et me répondait par message électronique que son service juridique était en contact avec la CADA, manifestement pour la faire changer d’avis. Pour obtenir ces données, la prochaine étape sera donc le tribunal administratif.

MISE À JOUR DU 20/01/2021

Après avoir saisi le tribunal administratif (le jugement n’a pas encore été rendu), l’IFCE m’a informé qu’une partie des données (datant de fin décembre 2018) étaient disponibles en ligne. En voulant reproduire les calculs avec ces données, j’ai constaté que non seulement la grosse majorité des entrées n’indiquaient pas la date de naissance et/ou la date de décès des individus concernés, mais aussi que certaines dates de naissance indiquaient l’année 1012, 1013, 1014, permettant de calculer que ces individus étaient décédés à 1000 ans. Une telle aberration pourrait expliquer pourquoi les moyennes de longévité fournies par l’IFCE ne collent pas avec les tranches d’âge (ces individus de 1000 ans étant contenus dans la tranche des plus de 40 ans, mais faisant artificiellement largement monter la moyenne). En recalculant à partir des données en ligne, on obtient une moyenne de longévité de 10 ans pour les chevaux et juments domestiqué·es dont l’âge de décès est connu (situation qui reste très minoritaire, il reste donc difficile de savoir de quelle manière ce manque de données biaise le résultat).

En attendant, restent quelques questions importantes auxquelles l’Ifce pourrait certainement répondre :

  • En quoi les données du SIRE concernant la mortalité sont-elles biaisées ?
  • Ces biais sont-ils les mêmes selon les secteurs de la filière, ou concernent-ils certains secteurs plus que d’autres ? Les données fournies ici incluent-elles les données de la filière bouchère (abattage en France et exportations pour abattage à l’étranger) ?
  • Que serait-il possible de faire pour réduire ces biais afin d’avoir une idée plus claire de la longévité des chevaux et des juments domestiqué·es dans les différents secteurs de la filière ?

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