ACTA Gironde – Antispécisme, Véganisme et Droits des Animaux

Comment peut-on encore débattre sur la corrida ?

Le 10 novembre, ACTA était invitée à participer à un débat sur la corrida organisé par trois associations de Sciences Po Bordeaux : Taquet Sud-Ouest (association culturelle), Sciences Pattes (association animaliste) et Haut les Mots (association d’éloquence, qui a très bien géré la modération du débat, même lors d’un moment particulièrement tendu).

Du côté des « antis », on trouvait notre président Nicolas Marty et (en visioconférence) le sénateur Arnaud Bazin (avec sa note de 15,6/20 sur Politique & Animaux et ses engagements récents pour l’interdiction de la corrida). Du côté des aficionados, Éric Darrière (président de la commission taurine de Dax) et Arnaud Tauzin, maire de Saint-Sever, ville « taurine » (encore qu’on peut se demander comment le qualificatif « taurin » peut être attribué à une ville qui finance et met en scène des actes de cruauté envers des taureaux…).

En bref

Les aficionados ont débité leurs arguments habituels (entre Picasso, les endorphines, la préservation des paysages et le torero qui joue sa vie dans l’arène), complètement déconnectés de la réalité. Ils ont brillamment réussi à reprocher aux véganes d’être anthropomorphistes et violent tout en vantant eux-mêmes la bravoure, la noblesse et la fierté des taureaux, et en refusant de reconnaitre les violences des aficionados. Jamais ils ne se sont intéressés à ce que pourrait vraiment vouloir chaque taureau à qui on impose la mort dans les arènes. Jamais ils n’ont répondu à l’affirmation simple selon laquelle la loi elle-même qualifie la corrida de sévices graves et/ou d’actes de cruauté envers les taureaux, esquivant régulièrement les questions pour repartir sur leur passion culturelle et « artistique » et sur la supériorité fondamentale de « l’homme » sur « l’animal » (ce qui, apparemment, l’autorise à lui infliger toutes les souffrances qu’il veut).

La souffrance des taureaux

En somme, le premier argument, qui devrait être le dernier, en défaveur de la corrida, est la loi elle-même. L’alinéa qui fait de la corrida une exception dépénalisée dans onze départements français se trouve dans l’article 521-1 du Code Pénal, article qui pénalise les sévices graves et les actes de cruauté envers les animaux domestiques ou captifs. Quelle que puisse être la motivation des spectateurs et spectatrices (dont le maire de Saint-Sever aimait à rappeler qu’ils venaient pour le spectacle de l’homme risquant sa vie, de sa bravoure), la loi reconnait que la corrida relève de la cruauté envers les animaux.

Mais pour les aficionados, vivre en « pleine liberté » jusqu’à 4 ans (en fait, de 1 à 6 ans, selon les types de corrida) justifie apparemment d’être mis à mort lors d’une séance de torture publique. Pour rappel, si on ne les tuait pas, ces taureaux pourraient vivre jusqu’à 20-25 ans. On les prive donc de plus des trois quarts de leur vie en les tuant (ce qui reste certes moins que les bovins tués pour leur chair, tués nettement plus tôt).

Et ce ne sont pas les études bidons de Juan Carlos Illera (dans les années 2000) de d’un de ses doctorants, Luis Alberto Pozas Centenera (en 2014) qui permettraient de nier l’évidence de la souffrance. Elles ont d’ailleurs largement été démontées en Espagne, et même dénoncées comme frauduleuses. Les « béta-endorphines » mesurées chez les taureaux envoyés à leur mort ne garantissent pas du tout qu’ils ne souffrent pas, elles sont au contraire un indicateur de leur niveau élevé de souffrance pendant ces « combats » truqués. À se demander si les aficionados se soucient de la vérité, dans cette histoire, ou s’ils veulent simplement conserver leurs pratiques au prix de n’importe quelle contre-vérité.

Quant aux chevaux, si on ne les avait pas mentionnés de notre côté, ils auraient simplement été oubliés. Ces chevaux dont les yeux et les oreilles, parfois le nez, sont bouchés, pour que les humains qui les montent puissent les diriger plus facilement, dans la mesure où ils ne voient pas, n’entendent pas, ne sentent pas le taureau.

Conserver les pratiques… « le plus sereinement possible »

« Le plus sereinement possible »… C’est qu’a dit le président de la commission taurine de Dax, qui nie les agressions (notamment à caractère sexuel) perpétrées par des aficionados sur des militant·es anti-corrida. Gros point de tension lors du débat, qui s’est par ailleurs déroulé de manière plutôt calme.

Pourtant, les vidéos de Rodilhan en 2011 (ci-contre) sont assez claires sur ce point : à 4’42, on voit un homme en veste grise (en bas de la vidéo) arracher son t-shirt à une militante. Non content d’avoir son t-shirt, à 4’50, on le voit dans le coin en bas à droite de l’écran pointer son doigt vers elle, puis revenir à la charge pour tenter de lui arracher son soutien-gorge, avant de le défaire à la main et de l’emporter, victorieux, pour le montrer à ses amis. À 5’45, il agite ces vêtements au-dessus de la femme à qui il les a volés, en rigolant, pendant qu’un autre aficionado (de dos, en t-shirt blanc), s’affaire à quelque chose qui n’est pas clair au niveau de cette même femme (mais qui ressemble assez clairement à des attouchements), avant d’être dégagé gentiment par un autre homme, en t-shirt jaune. À 8’, alors qu’elle avait réussi à se couvrir avec un tissu violet, un autre aficionado lui arrache à nouveau, et d’autres tentent de lui retirer d’autres vêtements.

Si tout cela ne peut pas vouloir dire que tous les aficionados sont des machistes violents, il semble difficile de nier la quantité de violence, notamment à caractère sexuel, qui s’est déroulée à Rodilhan ce jour-là, pour laquelle 17 aficionados ont été condamnés, à de la prison ferme ou avec sursis, plusieurs années après.

Le poids de la tradition

Manifestement, lors du débat, les aficionados n’ont pas aimé la comparaison de la corrida avec l’excision, en termes de justification des pratiques par la tradition. Il faut dire que l’être humain (« l’homme ») leur semble tellement supérieur à « l’animal » que tout cela ne peut pas leur paraitre comparable. Nous n’avons pas eu l’occasion d’entendre leur avis sur les combats de coq ou de chiens, en revanche…

Et si on ne cherche pas les premiers contacts entre les humains et les taureaux mais qu’on s’intéresse à la corrida telle qu’elle existe aujourd’hui (avec ses codifications auxquelles elle est tellement attachée que ses représentants français ont peur de sa déchéance si les pays d’Amérique Latine continuent de prendre des libertés), celle-ci n’existe en France que depuis 150 ans… dont 100 ans d’illégalité, pendant lesquels elle passait sous le coup des lois contre la maltraitance publique des animaux. Une belle tradition donc, de violences imposées et finalement dépénalisées parce que les populations voulaient pouvoir continuer d’infliger ces souffrances à des taureaux au nom de la culture, de l’art, ou de leur plaisir à regarder ça.

Autre point intéressant, les aficionados ont voulu rappeler l’inscription de la corrida au patrimoine immatériel de l’Unesco en 2011. Il s’agissait en fait d’une inscription au patrimoine immatériel de la France, par une commission présidée un membre fondateur d’un lobby pro-corrida.  Et cette inscription a été annulée le 28 juillet 2016 après plusieurs années de procès. En fait, en 2020, la demande a été faite d’inscrire la corrida parmi les « patrimoines culturels ayant un besoin urgent de protection » auprès de l’Unesco… et le dossier ne fait pas partie des dossiers qui seront étudiés en 2021.

Quant aux figures d’autorité censées montrer au petit peuple qu’il faut aimer la corrida (comme si cela avait le moindre poids argumentaire), il a fallu encore entendre parler de Picasso. Picasso, ce misogyne endurci qui a mené plusieurs de ses femmes au suicide, dont la peinture la plus engagée (Guernica) lui a été soufflée par l’une de ces femmes, et dont la petite-fille Marina Ruiz-Picasso a accepté en 2014 d’intégrer le comité d’honneur de la FLAC, se rappelant de ses traumatismes d’enfant traînée aux corridas par son grand-père.

Aspects économiques et paysagers

Les aficionados ont également peur concernant les beaux paysages français en cas d’interdiction de la corrida. Parce qu’apparemment, si on arrêtait de torturer des taureaux dans les arènes, on arrêterait de les élever (alors qu’ils ne représentent qu’une infime portion des taureaux élevés par les 41 éleveurs concernés, qui élèvent et font tuer les taureaux principalement pour vendre leur chair). Et si on arrêtait d’élever les taureaux (ce qui semble être une bonne idée), alors plus personne n’entretiendrait les paysages. Oui, parce que si on ne les élevait pas, ils n’existeraient pas, apparemment. Ni d’autres bovins, ni d’autres ovins, susceptibles de vivre en liberté tout en broutant de l’herbe sur leur passage.

Mais que penser de la notion d’utiliser les fonds européens (qui finançaient jusqu’à maintenant les élevages de taureaux « de combat », bien qu’on puisse espérer que cela s’arrête bientôt) pour aider ces espèces à prospérer sans les tuer ? Il semblerait que ce soit un délire antispéciste, puisque rien ne peut exister sinon la situation actuelle, telle qu’elle est aujourd’hui.

Voilà bien le niveau de réflexion et de projection qu’on pouvait attendre de partisans d’une pratique qui cherche à être préservée autant que possible de tout changement depuis des dizaines d’années, quitte à oublier de prendre en compte l’opposition très majoritaire à la corrida de la part des habitant·es de ces villes « taurines ».

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