L’exploitation des chevaux

Le cheval a été domestiqué il y a plusieurs milliers d’années pour le manger, puis pour la traction agricole et pour le transport des personnes, avant d’être exploité plus récemment pour les loisirs et les spectacles ainsi que pour les pratiques vétérinaires liées à l’élevage intensif. Avec le lapin, c’est probablement l’animal exploité pour la plus grande variété d’usages. Mais contrairement à un lapin qui passera sa vie dans un seul cadre, un cheval a de grandes chances de passer au cours de sa vie d’une forme d’exploitation à une autre selon son âge, son sexe et son état de santé.

Alors que les chevaux libres vivent en groupe, on a tendance aujourd’hui à les garder dans des box séparés, ce qui peut générer du stress notamment chez les juments (Mills & Redgate 2017: 174). La reproduction, quand elle n’est pas faite par insémination artificielle, peut être forcée en empêchant la jument de bouger (Mills & Redgate 2017:177).

Libre, un cheval passe la majorité de son temps à brouter en se déplaçant d’un endroit à un autre, alors que dans les box et les enclos, les chevaux ne peuvent bouger que 5-10% de leur temps. Ils y sont souvent nourris avec des régimes concentrés et pauvres en fibres, qui les font moins saliver, déstabilisant leur système intestinal par manque de minéraux, ce qui explique souvent qu’ils se mettent à mâcher le bois de leurs enclos (Mills & Redgate 2017:170) et qu’on doive leur fournir en permanence des blocs de sel à lécher.

La captivité (dans un box, par exemple) peut générer des balancements stéréotypiques, notamment à cause de la frustration qu’a le cheval à ne pas pouvoir bouger alors qu’il a faim. Ces stéréotypies peuvent aussi être les restes de frustrations ou de souffrances passées. Il semble exister chez les éleveurs une croyance infondée selon laquelle les stéréotypies se transmettraient par imitation – les chevaux présentant ces troubles sont alors isolés, ce qui risque en fait d’empirer ou de raviver leur frustration et leurs souffrances (Hothersall & Casey 2012).

Agriculture et utilisations du corps des chevaux

Cela fait plusieurs milliers d’années que les chevaux sont utilisés pour tracter les véhicules et travailler dans les champs. Au 17e siècle avec le développement des carrosses et des réseaux routiers, leur exploitation se diversifie. Des races un peu plus robustes sont créées pour la cavalerie militaire, puis d’autres, de plus en plus grosses et fortes, pour tracter des machines de plus en plus lourdes pour l’agriculture. Avec l’arrivée du train et des transports motorisés (dont surtout le tracteur agricole), les chevaux n’étant plus rentables pour le travail dans les champs sont reconvertis en “races lourdes” de consommation. Ces espèces, qui ont alors évolué pour répondre au marché de l’hippophagie, sont également exploitées pour les attractions du genre calèches et manèges. (Brunel & Durand 2007)

Au 21e siècle, on retrouve les chevaux de trait dans plusieurs contextes, en agriculture bio (notamment dans les vignes) et en ville (pour l’entretien des espaces verts ou le ramassage des ordures), dans l’idée d’avoir un impact carbone moins important tout en produisant des déchets utilisables sous forme de fumier (Cheval Magazine 2016

Malgré ce renouveau, le nombre de chevaux de trait continue de diminuer (Percherons Bellemois 2016) et “seul le maintien d’un marché hippophagique actif peut sauver les neuf races lourdes des chevaux de trait français” (Le Monde 2009) – d’où la fameuse phrase de Bartabas : “Si vous aimez les chevaux, mangez-en”… comprenez : faites-les naitre pour les tuer, ils sont jolis à regarder.

L’hippophagie est une pratique très ancienne et très répandue, présente même là où les chevaux étaient montés pour se déplacer. Plus récemment, elle est parfois devenue tabou pour des raisons religieuses ou par égard pour la domestication du cheval (Wikiwand), et reste en constant recul en France ces dernières décennies (ifce/OESC 2015 / ifce 2019).

La majorité des chevaux consommés aujourd’hui sont réformés d’autres filières (courses, équitation, fermes à sang). En fait, lorsqu’un cheval ne court pas assez vite, n’est pas assez maniable ou n’en peut plus de tracter des machines, on l’envoie se faire tuer pour le manger (L214 2018). Mais on élève aussi les “races lourdes”, consistant principalement en des poulains abattus entre 6 et 18 mois (ifce/OESC 2015). 

Une pression financière peut également amener des particuliers à vendre un vieux cheval à l’abattoir pour le prix de la viande, plutôt que de le garder chez soi jusqu’à sa mort naturelle, ce qui impliquerait de payer l’équarrissage et l’incinération, dans la mesure où il est interdit d’enterrer chez soi un cheval (ifce 2019).

Les archets des instruments à cordes (du violon à la contrebasse), en plus d’être ornés de cuir pour l’appui du pouce et de nacre pour des raisons esthétiques, sont composés de crins de chevaux montés sur des baguettes de bois. Ce sont parfois des étalons qui sont élevés pour cela dans des régions froides (Mongolie, Canada…), mais on a souvent à faire à des juments, dont les queues sont récupérées à l’abattoir (Kessler 2017). 

Bien qu’on trouve aujourd’hui des alternatives synthétiques (en France avec la marque Coruss), elles sont encore très peu utilisées. Les luthiers n’aiment pas forcément les travailler dans la mesure où elles réagissent peu à la chaleur par comparaison avec le crin naturel, et les instrumentistes en trouvent parfois le jeu moins agréable, bien qu’aucune comparaison indépendante en double aveugle n’ait été réalisée à notre connaissance.

En art, on utilise également le crin des chevaux pour les pinceaux (qui peuvent aussi être faits en poil de cochon, de sanglier, de vison, d’écureuil, de mangouste, de putois, de blaireau…), bien que là aussi, il existe des alternatives synthétiques tout à fait satisfaisantes.

Par ailleurs, on retrouve le crin de cheval (et d’autres animaux) dans le rembourrage de mobilier, mais aussi pour certaines formes de pêche (voir par exemple pour la pêche à la mouche).

Les “fermes à sang” ont été révélées au public en 2017-2018 par les enquêtes de TSB/AWF en Argentine et en Uruguay (Libération 2017, LCI 2018). On y insémine des juments, pour leur prélever 10 à 20 litres de sang par semaine entre le 40e et le 120e jour de grossesse. Elles sont alors avortées à la main, puis inséminées à nouveau pour recommencer jusqu’à épuisement. Au bout de 3 ou 4 ans, elles sont envoyées à l’abattoir pour être mangées.

(autres vidéos : 11/10/2017 | 18/07/2018)

Ces prélèvements de sang servent à extraire du plasma de ces juments une hormone spécifique (eCG pour equine chorionic gonadotropin), utilisée en combinaison avec de la progestérone et d’autres hormones pour programmer les naissances d’ovins et de porcs dans les élevages européens (INRA 2019a).

Sous la pression des associations (Welfarm 2019), trois des quatre principaux laboratoires qui produisent l’eCG ont annoncé qu’ils ne se fourniraient plus en Amérique du Sud. En juin 2019, le laboratoire Hipra n’avait toujours pas répondu aux sollicitations. MSD Santé a affirmé se fournir désormais en Islande, où les juments seraient issues d’autres filières et ne seraient pas avortées (Le Fil 2018) – tandis que leurs poulains seraient vendus pour leur viande (Lally 2018), selon un modèle qui rappelle l’exploitation des vaches laitières… En 2019, l’INRA a confirmé avoir une piste très prometteuse pour remplacer l’eCG avec la kisspeptine C6, composé de synthèse (INRA 2019b). Bien entendu, aucun de ces laboratoires n’a envisagé d’arrêter simplement l’élevage.

Équitation

L’histoire de l’équitation est invariablement liée à l’exploitation des chevaux pour la guerre, avec l’invention progressive de divers moyens pour mieux les contrôler grâce aux brides, mors, étriers, éperons… Apparue dans l’Antiquité, développée en cavalerie lourde au Moyen-Âge puis à la Renaissance, la cavalerie est pendant un temps l’organe le plus important de la guerre, soutenu par l’infanterie et les archers. Au 19e siècle avec la montée des armes à feu, puis au 20e siècle avec la motorisation et les blindés, la cavalerie devient moins importante jusqu’à disparaître complètement après la Seconde Guerre Mondiale. (Pérréon 2013)

Plus de 8 millions de chevaux ont été mobilisés pour la Grande Guerre (Butler 2011), dont presque 2 millions du côté français (Bruneau 2005). Environ 7 millions ont été déployés pour la Seconde Guerre Mondiale, très majoritairement par l’Allemagne et l’Union soviétique (voir le tableau sourcé sur Wikipedia).

Après une campagne de Paris Animaux Zoopolis en 2018, Paris s’est engagée à ériger un monument en hommage aux animaux de la Grande Guerre (le Figaro 2018).

Alors que jusqu’au Moyen-Âge l’équitation était principalement liée à la cavalerie, la Renaissance voit l’apparition d’une équitation de loisir avec des chevaux plus légers. Avec la fin de l’exploitation militaire des chevaux au 20e siècle, l’équitation de loisir se développe largement avec une majorité de femmes pratiquantes et une grande variété d’activités dérivées, de la randonnée aux sauts d’obstacles, des sports montés à la chasse à courre. 

Le nombre de licences enregistrées à la Fédération Française d’Équitation a été en constante augmentation de 2001 (432.000 licences) à 2012 (706.000 licences), puis en diminution jusqu’en 2019 (608.000 licences). (FFE 2019)  

Le problème le plus évident avec l’équitation est que les chevaux dans les centres équestres sont fréquemment montés par des novices ne maîtrisant pas leur propre équilibre, serrant trop la selle, tenant les rênes trop haut, etc. Parmi 56 chevaux de races et d’âges variables dans 3 centres équestres, Pawluski et al. (2018) ont observé, en accord avec la littérature scientifique sur le sujet (e.g. Lesimple et al. 2011), que 73% de ces chevaux étaient “sérieusement atteints” par des problèmes de dos. L’apprentissage de l’équitation serait donc la plupart du temps problématique pour la santé physique du cheval. Aujourd’hui, des pratiquant·es préfèrent donc passer du temps avec leur cheval en se promenant, sans le monter.​

De plus, contrairement à ce qu’on peut entendre parfois, les chevaux qui résistent aux cavaliers ne sont pas “têtus”, “coquins” ou “dominants”. Leurs comportements de retrait ou de résistance sont adaptés à éviter ce qu’ils ressentent comme une menace : les obliger à faire ce qu’on attend d’eux dans ces situations (comme c’est trop souvent le cas) est le meilleur moyen de renforcer leur anxiété (Hothersall & Casey 2012). 

Par contraste, on entend parler plus récemment d’équitation “éthologique” pratiquée par des “chuchoteurs” dont les connaissances en éthologie (discipline scientifique dédiée à l’étude des comportements des animaux) sont souvent limitées ou inexistantes, et dont les pratiques relèvent parfois plus de la prestidigitation et de l’appel à l’exotisme que de l’éthique animale (Digard 2004).

Donner les chevaux en spectacle

Dans l’Antiquité, les chevaux commencent à être mis en compétition notamment lors de courses de chars. Les formes modernes de courses hippiques dans les hippodromes apparaissent vers le 17e siècle. Avec plus de 250 hippodromes, 16.000 courses et près de 45.000 chevaux courant par an en France, les courses hippiques (courses de plat et d’obstacles au galop, courses de trot et courses d’endurance) sont aussi présentes aujourd’hui qu’il y a 20 ans (ifce 2019).

Dans le milieu des courses, le cheval est une ressource financière : il appartient à un propriétaire, est préparé par un entraîneur et monté par un jockey (qui peut être différent à chaque course), qui se partageront le prix gagné par le cheval (France Galop) – pour le propriétaire, ce sera l’occasion d’acheter de nouveaux chevaux plus performants. 

Le look du cheval importe parfois plus que son bien-être dans le milieu de la compétition : jusqu’à février 2019, il était autorisé en France de raser les vibrisses du cheval (organes sensoriels tenant un rôle similaire à celui des moustaches pour les chats) pour des raisons esthétiques. L’Allemagne avait déjà interdit cette pratique en 1998, la Suisse en 2014. Elle est encore autorisée ailleurs, notamment en Grande-Bretagne. (ChevalMag 2019)

François Gorioux, délégué national de l’ifce pour la filière course, parlait en 2017 de 15.000 saillies par an, c’est-à-dire 11.500 naissances de poulains. Les 60 à 65% d’entre eux qui n’arriveront pas à se “plifier” (i.e. à courir 2 km en 2’40) iront directement à la case “reconversion” (20 minutes 2017). En effet, pour remporter des prix, les chevaux doivent présenter des performances optimales. Aussi les chevaux trop vieux (entre 4 et 10 ans, pour une espérance de vie de 25-30 ans), blessés, peu performants ou peu maniables, ne sont pas jugés aptes à la course et peuvent finir euthanasiés (le Parisien 2016, forum 2018) ou tués à l’abattoir (L214 2018, actu 2018), quand ils n’ont pas la “chance” d’être reconvertis pour être exploités par des éleveurs pour la reproduction ou par des centres équestres ou des gendarmeries (France Galop).

Le cirque moderne a été introduit en 1768 par Philip Astley, cavalier militaire anglais qui a monté 19 cirques en Europe et formé ses successeurs. Jusqu’à la fin du 19e siècle, le cirque n’exploite pas d’animaux sauvages, mais le cheval y tient une place centrale avec les cascades équestres (LaPresse.ca 2010). Aujourd’hui, certaines compagnies sont intégralement dédiées à des numéros de chevaux : c’est le cas du Théâtre Zingarro (de Bartabas) ou du Théâtre Équestre (à Marseille).

Malgré le déclin des cirques présentant des animaux sauvages, le public est parfois moins sensible à la situation des animaux domestiques tels que les chevaux dans les spectacles itinérants. Pourtant, les chevaux peuvent eux aussi présenter des comportements répétitifs révélateurs d’un mal-être (“stéréotypies” liées à l’absence de liberté, à l’exiguïté du lieu de vie, aux repas à heures fixes ou à l’isolement en box), dont l’absence ne signifie pas nécessairement que le cheval est à l’aise dans son environnement. Des études en éthologie suggèrent même qu’en captivité, les animaux ne présentant pas de stéréotypies peuvent être encore plus mal en point que ceux qui utilisent les stéréotypies comme des mécanismes adaptatifs (Mason & Rushen 2006). 

Comme pour les autres formes d’exploitation du cheval, même lorsque le cheval n’est pas monté, on peut prendre conscience de la problématique en se demandant ce qui se passe quand un cheval ne veut pas entrer en scène ou ne veut pas faire son numéro. À l’exception d’un cas très particulier explicitement axé sur le respect de ce que veut le cheval même pendant le spectacle (Vegactu 2018), difficile de savoir ce qui se passe dans les coulisses.

Le 20 août 2019, lors du spectacle de Zingaro / Bartabas à Bordeaux, un cheval est tombé de plusieurs mètres et s’est mis à convulser (Sud Ouest 2019). Le temps de finir la scène pendant que des spectateurs choqués quittaient la salle, le cheval a été évacué, avant d’être euthanasié le lendemain matin.

Lors des corridas, les chevaux sont montés par les picadors, qui vont piquer le taureau pendant le premier tercio. La réglementation autorise explicitement le bandage d’un œil des chevaux (souvent réalisé avec une cagoule en velcro qui bande la plupart du temps les deux yeux) et des bouchons d’oreille sont systématiquement utilisés, pour réduire l’exposition du cheval au bruit et à la vue du taureau (Justice-Espenan 2012). La rumeur selon laquelle les cordes vocales des chevaux seraient mutilées pour les empêcher de hennir de peur n’a pas été confirmée et les pro-corridas ne se sont pas exprimés publiquement sur le sujet (No Corrida 2018).

Depuis 1928, dans la corrida espagnole, le corps des chevaux est protégé des cornes du taureau avec des caparaçons, robes matelassées recouvrant les zones les plus à risque – ce qui n’empêche pas un cheval tombé de se faire encorner. Dans les corridas portugaises et dans les corridas de rejón, également pratiquées en France, les chevaux ne sont pas protégés : les cornes du taureau peuvent alors être épointées pour réduire les risques de blessure pour les chevaux (Sud Ouest 2018).

Hors blessure grave, il semblerait que les chevaux de corrida poursuivent cette activité jusqu’à leurs vieux jours, dans la mesure où elle est beaucoup moins épuisante que les courses. Certains sont reconvertis dans certains cas en chevaux d’arrastre, utilisés pour traîner les cadavres des taureaux hors de l’arène. En revanche, difficile de savoir ce qu’il advient des jeunes chevaux ne supportant pas l’entraînement, dont on sait en tout cas qu’ils sont “écartés” (Justice-Espenan 2012).

Interrogé à propos de la tauromachie en 2012 à l’université Paris-Diderot, Bartabas s’est déclaré pro-corrida, affirmant qu’un taureau blessé ne l’émouvait pas comme un chien blessé et que le spectacle avait cela de beau qu’un homme y mettait en jeu sa vie. (CRAC Europe 2012 – la vidéo a malheureusement été supprimée par Youtube). À propos d’un accident arrivé peu avant la vidéo, il demande simplement « et vous savez qui l’a recousu, ce cheval ? », ne reconnaissant pas explicitement le danger encouru par les chevaux dans ces pratiques.

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Compte-rendu de la manifestation du dimanche 1 septembre 2019 contre l’exploitation des chevaux

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