Compte-rendu et discussion autour des Assises de la Filière Équine, le jeudi 7 novembre 2019

Début novembre, j’ai reçu un email d’Antoinette Delylle, qui avait publié sur son blog Mon cheval me dit un billet tiré d’une interview téléphonique. J’ai appris sur ce billet que je voulais le chômage pour tous les professionnels équins et la mort pour tous les chevaux… Après quelques échanges de mail pour rectifier cette déformation ridicule, ce billet (et le deuxième billet qui contenait mes vraies réponses à ses questions) a tout simplement été supprimé du blog. Nous attendons encore un droit de réponse de la part du magazine Cheval Pratique, dans lequel Antoinette Delylle a publié un article où ACTA est la seule association citée, implicitement associée à des actions et à des pensées qui ne sont pas les nôtres, ou qui sont caricaturées.

Après cette expérience, l’invitation aux Assises de la Filière Équine, pour un « face à face » avec Jocelyne Porcher, paraissait moins rassurante… Mais j’ai été agréablement surpris par l’accueil qui m’a été réservé sur place par l’équipe de Ouest France / DL Médias, qui organisait l’événement.

En bref – La journée était intéressante pour découvrir la manière dont la filière équine parle publiquement du bien-être des chevaux, et le face-à-face a permis de déconstruire des stéréotypes sur les véganes, bien ancrés au sein de la filière. La vidéo des « temps forts » du face-à-face donne une idée de l’échange et la discussion qu’en fait Ouest France avec l’inclusion de mon entretien individuel et de celui de Jocelyne Porcher est plutôt intéressante. À la sortie du face-à-face, plusieurs représentants de médias ainsi que d’autres personnes présentes m’ont sollicité, pour me remercier des précisions apportées et de l’ouverture à des axes de travail en commun, en particulier.

Le nom complet d’ACTA (Agir Contre la Torture des Animaux) semble avoir donné un a priori négatif, puisque plusieurs personnes dans le courant de la journée ont affirmé que les animalistes leur reprochait de monter à cheval en assimilant cela à de la torture. L’occasion de repenser cette anagramme pour éviter les confusions et les réactances ?

Le débat complet est disponible en version audio (la vidéo devrait arriver prochainement) :

Une tribune sera dédiée plus généralement au déroulé de la journée, aux arguments apportés, aux plus ou moins bonnes propositions, etc. Ici, je m’attèlerai plutôt à faire un compte-rendu de ce qui est ressorti du face-à-face avec Jocelyne Porcher concernant quelques arguments à étayer sur ce sujet complexe.

Globalement, ma prestation lors du face-à-face a été bien reçue et a permis aux gens sur place de déconstruire un peu les stéréotypes qu’iels pouvaient avoir sur les antispécistes. Jocelyne Porcher est restée sur ses leitmotive habituels, notamment l’idée que les antispécistes ne connaissent rien aux animaux (elle n’a pourtant jamais interrogé de véganes à ce propos) et veulent la disparition des animaux domestiques (pas besoin de débats, apparemment), mais aussi que le cheval a une relation spéciale de « travail » avec l’humain (sans nier la relation spéciale qu’un cheval peut avoir avec une personne humaine, on peut se demander si le concept de « travail » est bien utile à la discussion… j’en reparlerai à l’occasion en discutant les ouvrages de Jocelyne Porcher).

Le sujet délicat : l’abattoir

Autant la salle a été assez réceptive tout au long du face-à-face, autant lorsque j’ai évoqué le destin des chevaux de course en abattoir des protestations se sont fait tout de suite entendre. Pourtant, L214 a rappelé en 2018 les chiffres fournis par Interbev pour la filière équine : la moitié des chevaux abattus pour leur viande en France sont des chevaux de course réformés (parce qu’ils ne couraient pas assez vite, parce qu’ils s’étaient blessés ou parce qu’ils étaient trop vieux). J’ai pu me tromper en affirmant que la majorité des chevaux de course finissaient leur vie de cette manière, mais alors qu’Aliette Forien, responsable d’une grosse association de reconversion des chevaux de course (Au-delà des pistes), se réjouit d’arriver à placer 500 chevaux par an dans une bonne retraite, les derniers chiffres d’Interbev indiquent 4700 chevaux de course abattus en 2017.

J’ai bien perçu un intérêt sincère des personnes présentes pour donner à leurs chevaux une retraite décente, mais la mention de l’hippophagie est restée anecdotique au cours de la journée. Il semblerait que beaucoup de pratiquant·es croient que l’exclusion de la consommation humaine veut dire que le cheval ne pourra pas être tué à l’abattoir – oubliant que la chair des chevaux peut aussi servir à produire les aliments pour chiens et chats et que, comme une personne dans la salle a mentionné lors d’une question sur ce sujet, un cheval déchargé à l’abattoir sera abattu, même si sa chair ne doit pas servir par la suite. Le problème, comme souvent, peut être l’argent : si un particulier ou un centre veut donner une retraite digne à un cheval, il devra la plupart du temps en assumer les coûts financiers – alors que la vente à destination des abattoirs lui rapporterait de l’argent.

Discussions éthologiques

Plusieurs personnes sont venues me remercier à la sortie du face-à-face, ce qui d’un côté me laisse perplexe (aurais-je trop lissé la position antispéciste au point que la perspective abolitionniste n’ait pas été claire ?) mais, d’un autre côté, permet d’être (un peu) optimiste. Jean-Louis Gouraud, qui clôturait la journée, rejetait bien sûr l’idée d’abolition des pratiques équestres et même le concept de « droits » pour les animaux (puisqu’ils n’ont pas de devoirs), tout en trouvant intéressant d’être exposé à une remise en cause de ses propres pratiques, ce qui lui permet d’engager « une certaine réflexion et certaines améliorations ». Hélène Roche et Alice Ruet, qui intervenaient en tant qu’éthologues (scientifiques) au cours de la journée, ont été intéressées par l’échange, et j’ai même pu avoir une longue conversation téléphonique avec Hélène Roche par la suite, notamment autour des modes d’hébergement des chevaux et de l’idée de chevaux « sauvages ».

Les « écuries actives »

Concernant les modes d’hébergement des chevaux, Hélène Roche n’adhérait pas forcément à l’enthousiasme général de la journée autour des « écuries actives », qu’elle juge comme un « mode de détention » (connotation carcérale intentionnelle) intéressant, mais qui devrait être mis à l’épreuve du vécu de chaque cheval plutôt que considérée comme une solution générale pour tous les chevaux. C’est d’ailleurs ce que précisait Alice Ruet dès son introduction lors de la table ronde sur « les bons sentiments face à la réalité ».

Ici un paddock pour l'intégration d'un nouveau cheval au groupe

Globalement, les écuries actives proposent une quasi-liberté aux chevaux, qui ont le choix d’aller manger quand ils veulent, de rejoindre les autres au plein air ou de s’isoler dans les box (ouverts), etc. Si ces aspects sont forcément positifs par rapport à des hébergements encore très courants dans lesquels les chevaux passent le plus clair de leur temps dans des box avec des repas à heures fixes, Hélène Roche suggère que certains chevaux pourraient préférer aux écuries actives les paddocks individuels ou à deux, par exemple.

Elle affirme aussi que la difficulté à légiférer sur les modes d’hébergement peut s’expliquer par l’utilisation de bâtiments classés ou impossibles à réaménager – ce qui fait qu’on peut encore trouver aujourd’hui en France des chevaux attachés toute la journée face à un mur dans des stalles individuelles…

Les chevaux vont tous disparaitre… ?

À plusieurs reprises dans la journée, plusieurs personnes ont dit que les chevaux sauvages n’existent pas. Dans le cas du face-à-face, cette affirmation accompagnait l’idée que les antispécistes veulent faire disparaitre les chevaux. Qu’en est-il dans les faits ?

Les populations de chevaux sauvages sont très peu nombreuses dans le monde, et il s’agit plus de chevaux féraux (anciens domestiques retournés à la vie sauvage) que d’animaux strictement sauvages. Pour autant, les mustangs aux États-Unis, par exemple, sont féraux depuis le 17e siècle, on peut donc se dire que leur ancienne domestication n’a pas grand-chose à voir avec leur vie actuelle. En France, l’association Takh travaille à préparer les chevaux de Przewalski à la réintroduction en Mongolie – en passant d’abord par une vie en semi-liberté dans un refuge immense où ils n’ont que peu de contacts avec les humains. Des réintroductions plus ou moins réussies ont déjà eu lieu. En Australie, la situation est plus complexe avec les Brumby, considérés comme des feral pests (nuisibles féraux) parce qu’ils entrent en concurrence avec les vaches d’élevage et peuvent faire des dégâts aux cultures lors des périodes de sécheresse.

De plus, la vie sauvage n’offre pas nécessairement plus de choix aux chevaux que la vie domestique. Lors de la première table ronde de la journée, Vanina Deneux (doctorante de Jocelyne Porcher) disait n’être pas sûre qu’un cheval en liberté soit « pleinement heureux ». Je ne suis pas sûr non plus que les humain·es en liberté soient tou·tes pleinement heureux·ses, mais cela ne justifiera jamais de les garder en captivité, de les faire se reproduire afin de sélectionner des caractères particuliers et de décider de leurs activités, de leurs groupes sociaux et de leurs emplois du temps.

Cependant, autant la protection contre les aléas de la vie sauvage n’est pas un argument valable pour garder en captivité qui que ce soit, autant l’interventionnisme en milieu sauvage est un questionnement bien connu des philosophes antispécistes et c’est un point à réfléchir en profondeur pour pouvoir faire émerger des solutions aussi satisfaisantes que possible pour les chevaux.

Les problèmes de dos dans les centres équestres

Une des questions du public à la fin du face-à-face a été de connaitre ma position sur le fait de monter un cheval. Outre le fait que ça a été une occasion de rappeler que je ne pouvais pas m’exprimer sur ce sujet au nom de tou·tes les antispécistes, ni même au nom de tou·tes les militant·es d’ACTA, j’ai pu rappeler que les deux seules études existantes qui évaluent la santé dorsale des chevaux dans des centres équestres (Lesimple et al. 2011, Pawluski et al. 2018) ont toutes deux observé que plus de 70% des chevaux observés présentaient des problèmes sévères de dos, avec plusieurs vertèbres atteintes. Bien que la méthodologie de ces études est limitée (parce qu’elle concerne seulement 5 centres équestres et moins de 100 chevaux, et que les évaluations dorsales ont été faites à la main), elles suggèrent au moins la nécessité de mener d’autres études sur ce sujet.

L’hypothèse la plus probable est que les chevaux sont montés par des débutant·es qui ne savent pas bien trouver leur équilibre et qui compensent en serrant trop les jambes, en tirant trop sur les rênes, ou simplement en étant balloté·es sur le dos du cheval. Si c’est bien cela qui est en cause, l’usage d’un simulateur (dont on m’a parlé à la sortie du face-à-face) pourrait peut-être aider à réduire les nuisances physiques subies par les chevaux de centres équestres. Mais là encore, des études sérieuses sont de mises – et une remise en cause fondamentale sera nécessaire de la part de la filière si ce type de simulateur ou d’autres techniques ne permettent pas d’éradiquer complètement les problèmes de dos des chevaux de centres équestres. Par ailleurs, l’absence de problèmes de dos ne signifierait pas que l’équitation n’est pas problématique, et ne permettrait pas de présumer quoi que soit en ce qui concerne les autres disciplines équestres.

Il est important de ne pas faire de généralités sur l’impact des équipements équestres sans avoir de solides données scientifiques à l’appui. Hélène Roche mentionnait notamment les études sur le saddle fitting par Sue Dyson (que je n’ai pas eu le temps de lire pour l’instant), et la difficulté de trouver des études fiables sur l’impact du mors sur les chevaux (qui semble en fait dépendre des disciplines et de l’utilisation qui en est faite).

Cependant, ne nous égarons pas : l’abolitionnisme ne repose pas sur l’impact physique ou mental de tel ou tel équipement, mais sur la liberté, les intérêts et les droits fondamentaux des chevaux.

Avec un peu d’imagination et beaucoup de bonne volonté…

À la fin du face-à-face, j’ai insisté pour répondre à une question envoyée par sms qui s’affichait sur les écrans devant nous, demandant si l’on pouvait imaginer des axes de travail en commun. Tout en sachant que l’axe abolitionniste n’est clairement pas accepté par la filière (ce qu’on peut comprendre), je leur ai quand même rappelé qu’elleux comme nous étions opposé·es à certaines pratiques encore autorisées (fermes à sang, corrida, hippophagie, etc.) et que la filière équine pourrait travailler à faire interdire ces pratiques dans la mesure où ils auraient (à mon avis) plus de poids que les associations animalistes pour faire advenir des interdictions légales.

La division de la filière équine en différents secteurs qui se côtoient assez peu et ne s’apprécient pas toujours (comme le remarquait Jean-Louis Gouraud en se réjouissant que les différents secteurs collaborent pour la journée) ne facilite peut-être pas la tâche. Mais la difficulté principale à surmonter me semble être d’une part le manque d’imagination (ou le manque de volonté d’imaginer des relations complètement différentes), d’autre part les intérêts économiques de la filière.

À une description de ce que j’imaginais acceptable pour les chevaux tout en conservant des relations avec les humains, quelqu’un a répondu : « Mais pour ça, il faudrait changer tout le système, tout le rapport financier. » Oui. On est bien d’accord. Et si la filière ne peut plus produire d’argent avec les courses et l’élevage, les coûts financiers de l’aide qu’il faudrait apporter aux chevaux le temps de la reconversion de la filière (et peut-être encore après) pourraient être à la charge de l’État – ce qui n’est pas aberrant, vu le profit que l’État et nous tou·tes avons tiré des chevaux depuis bien longtemps.

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